FRANÇOIS FILLON EN GUADELOUPE

Discours de Victorin LUREL

Monsieur le Premier ministre,

(...)

Mesdames et messieurs,

 

Votre présence ici, en ces murs, Monsieur le Premier ministre, avec plusieurs membres de votre gouvernement, est la traduction d’une promesse que vous nous aviez faite. C’était au mois d’août, lors d’une rapide visite suite à l’ouragan Dean, et je tiens à vous dire, avant toute chose, combien cette parole tenue vous honore, car vous incarnez également la voix de la République. Et ici, peut-être davantage encore qu’ailleurs, cette voix compte, car elle n’est rien moins que l’une des composantes de ce lien si particulier, en perpétuel mouvement dans notre Histoire riche et tumultueuse, qui unit les territoires ultramarins – et singulièrement la Guadeloupe – à la France.

Mais,
vous le savez sans doute, ce qu’espèrent aujourd’hui la Guadeloupe et
son peuple, ce sont évidemment davantage que des paroles. Car, à bien
des égards, les difficultés auxquelles nous sommes confrontées ne
datent pas d’hier. Pour avoir été vous-même plusieurs fois ministre à
des postes importants, elles ne peuvent pas vous être inconnues. Et
puis, il y a un peu plus de quatre mois, ce n’est pas si vieux, nous
avons fait un effort de synthèse pour remettre au chef de l’Etat des
dossiers détaillés sur ce que les élus de Guadeloupe et leurs
collectivités attendent comme soutien de votre gouvernement.

Aujourd’hui,
nous ferons de même en vous remettant des dossiers actualisés sur les
questions qui impliquent étroitement les communes, le Département, la
Région, l’Etat et l’Union européenne. Pour l’essentiel, nous avons déjà
annoncé les efforts que la Région Guadeloupe et le Département sont
prêts à y consentir, dans la limite de leurs moyens. Pour ce qui est de
l’Etat, c’est – hélas ! – à chaque fois beaucoup plus incertain,
beaucoup plus flou, alors que les besoins sont immenses. Après Dean,
nous nous sommes certes sentis entourés, et cela compte. Mais, comme
j’ai eu à le dire : en termes d’indemnisation, l’Etat aurait pu se
montrer plus généreux. Nous avons croisé nos chiffres avec le
secrétaire d’Etat à l’Outre-mer et, même si cette page-là est tournée
pour ce qui nous concerne, nous maintenons que la solidarité nationale
aurait pu se traduire par des financements provenant d’autres
ministères et non par des annulations de crédits correspondant à 4.500
emplois aidés pris sur le seul budget de l’Outre-mer.

C’est pourquoi, face à nos urgences, vous comprendrez que c’est à un triple effort que nous vous conjurons d’engager l’Etat. Un effort envers les ménages, un effort envers les entreprises et un effort envers les collectivités de Guadeloupe.

Envers les ménages,
c'est évidemment d’abord la question du pouvoir d’achat qui se pose
ici, avec une acuité similaire, sinon supérieure à la France
hexagonale. Les conditions de fixation de certains prix et de certains
tarifs doivent absolument être revues. C’est le cas notamment des
carburants, aujourd’hui plus chers qu’ailleurs sur le territoire
national et dont les prix sont fixés de façon opaque, par une société
privée en situation de monopole, en un tête-à-tête avec l’Etat qui
exclut les consommateurs et les collectivités. C’est aussi le cas des
tarifs bancaires qui se traduisent par des frais de tenue de compte et
des frais d’opération, sans oublier des majorations injustifiées de
taux d’intérêt pour les emprunts. Ces surcoûts sont un triste privilège
antillais qui touche même les prêts bonifiés accordés dans
l’agriculture. Et, ces surcoûts pénalisent avant tout les ménages les
plus modestes alors qu’il est notoire qu’ils ne reflètent ni le risque
inhérent à notre place financière, ni des coûts de gestion ou de réseau
supérieurs à la moyenne.

Plus
généralement, il nous semble que le moment est venu d’une vaste remise
à plat du processus de formation des prix en Guadeloupe et en
Martinique. Les marges des importateurs et des distributeurs, sans
oublier celles des opérateurs de téléphonie mobile, apparaissent en
effet très largement déconnectées de la réalité. Je pense notamment aux
pratiques des grandes surfaces qui imposent à nos petits agriculteurs
et agro-transformateurs des ristournes de fin d’année ressemblant en
tout point aux marges arrières si décriées dans l’Hexagone. Et, ce
pouvoir d’achat que l’on étrangle, c’est non seulement l’un des moteurs
de notre économie que l’on bride, mais c’est surtout la marche vers
l’égalité réelle que nous revendiquons qui se trouve entravée. Monsieur
le Premier ministre, c’est à une vraie rupture sur ce sujet que nous
voudrions que le gouvernement s’engage à nos côtés. Mais, pour cela, il
conviendrait de lever toute ambigüité sur la finalité de l’Observatoire
des prix qui vient d’être installé. Car si nous approuvons la démarche,
il serait dangereux d’en faire l’instrument d’une remise en cause de
l’acquis des 40% de vie chère.

La
question de la continuité territoriale participe également de cette
problématique du pouvoir d’achat. Le gouvernement précédent a mis en
place un dispositif, certes insuffisant, mais qui constitue un premier
geste. Il en a confié la gestion à la Région qui, depuis bientôt 4 ans,
a investi fortement pour le faire fonctionner en recrutant 11
fonctionnaires, en aménageant des locaux et en créant des logiciels.
Nous entendons dire que ce dispositif pourrait être remis en cause à
l’occasion de la prochaine loi sur l’Outre-mer. Je vous le dis,
Monsieur le Premier ministre, ce serait un mauvais coup porté aux
Guadeloupéens et à la collectivité régionale. Aussi, demandons-nous le
maintien du dispositif et, même, l’augmentation des moyens qui lui sont
consacrés.

Nous
voudrions aussi que l’Etat se ressaisisse enfin sur la question du
logement social. Les bailleurs sociaux l’ont crié à vos deux
prédécesseurs : en ne réglant pas totalement ses dettes colossales,
l’Etat a asséché les nouvelles constructions. Ce déficit pèse ici
lourdement et il n’est toujours pas en voie d’être réglé si l’on en
juge par les engagements budgétaires pour 2008. Serez-vous celui qui
entendra ces appels, Monsieur le Premier ministre, alors que l’on prête
à votre gouvernement une volonté qui nous inquiète beaucoup de réserver
désormais la défiscalisation au seul logement social, en diminuant
encore la ligne budgétaire unique à compter de 2009 ? Avec les
bailleurs sociaux, nous vous le disons : cette proposition est
mauvaise. Elle risque de conduire à une dangereuse spéculation à la
hausse des loyers et elle confirmerait une tendance à un Etat qui
incite, plutôt qu’à un Etat qui intervient ; à un Etat qui se bornerait
à créer des cadres dans lesquels le marché règlerait tout. Or, nous le
savons, c’est le volontarisme qui est la clé d’une action vigoureuse en
matière de logement. Un volontarisme qui se manifesterait avec éclat si
vous preniez au vol cette proposition que je vous fais de réunir le
comité de la réforme foncière pour consacrer au logement les quelque
3.000 hectares de terres aujourd’hui disponibles.

 Deuxième axe des efforts que nous attendons de l’Etat : les entreprises.
Inutile de vous dire combien nous avons hâte d’entrer dans le vif du
débat sur la future loi-programme. Nous ne vous cacherons pas que le
passage d’une zone franche globale à une simple zone franche
d’activités nous a déçu, car nous aurions souhaité un surcroît
d’ambition. Pour autant, la Région et le Département ont animé une
concertation riche et active  avec les chambres
consulaires et l’ensemble des socioprofessionnels pour aboutir à un
projet qui, comme le secrétaire d’Etat à l’Outre-mer nous y a incités,
répond à nos spécificités. Nous attendons qu’il soit traduit dans la
loi.

 

Il
reste que nous demandons avec la plus grande insistance que les
dispositifs de la Loi Girardin qui donnent satisfaction (la
défiscalisation et les exonérations de charges patronales de sécurité
sociale) ne soient pas remis en cause par la nouvelle loi programme.
Ici, comme ailleurs, les chefs d’entreprises ont besoin de stabilité
dans les dispositifs afin de bénéficier de la visibilité nécessaire à
leur activité. Des efforts supplémentaires doivent cependant être
apportés, en particulier pour le secteur du tourisme. Une TVA à taux
zéro dans le tourisme et la restauration nous paraît en effet de nature
à redynamiser un secteur auquel la Région Guadeloupe apporte un soutien
sans précédent depuis 2004. Une telle décision est du seul ressort du
gouvernement qui, concernant l’Outre-mer, n’a pas à solliciter l’accord
de l’Union européenne. Elle nous permettrait de mieux résister à une
concurrence caribéenne particulièrement agressive avec laquelle nous ne
pouvons lutter à armes égales. Et, c’est avec ce souci de mieux
positionner la Guadeloupe dans la concurrence internationale que nous
sommes prêts à travailler avec le gouvernement pour faire évoluer la
réglementation en matière d’implantation des casinos sur notre
territoire. Le jeu est en effet un important produit d’appel pour
l’industrie touristique, mais c’est aujourd’hui un avantage qui ne
favorise que les îles avoisinantes aux réglementations plus libérales.
C’est ainsi qu’Antigue a autorisé 32 casinos sur Internet créant 1.000
emplois sur son territoire. Modifier la loi, aussi bien pour les
casinos physiques que pour les casinos virtuels, peut s’envisager en
prenant évidemment toutes les précautions en matière de lutte contre
les transactions frauduleuses. Il y a à la clé des emplois et la
possibilité, avec une politique fiscale adaptée, de financer le
développement de nombreuses activités, notamment dans les loisirs et
dans la culture. Nous aborderons certainement ces questions à
l’occasion de « l’Oudinot du tourisme » que Christian Estrosi a eu la
bonne idée d’annoncer et qui pourra s’inspirer utilement des
conclusions des Assises régionales du tourisme que nous avons
organisées en 2006 en Guadeloupe.

Enfin, le troisième effort que nous attendons
n’est pas le moindre et il doit viser les collectivités locales qui
doivent faire face à des enjeux considérables pour l’avenir de notre
territoire comme le traitement des déchets, les transports, la mise aux
normes parasismiques des bâtiments publics ou encore la gestion de
l’eau et de sa distribution, au moment où la plupart d’entre elles sont
financièrement étranglées. Pas moins de 15 communes sur les 32 de notre
département étaient sous la surveillance de la Chambre régionale des
comptes en 2007 et presque toutes sont aujourd’hui sans marges de
manœuvre fiscales. Oui, c’est ici que nous ressentons le plus durement
les désengagements manifestes de l’Etat dans certains secteurs. Et
c’est ici que la transformation du pacte de croissance entre l’Etat et
les Régions en pacte de stabilité aura les effets les plus néfastes.
Sans compter que l’Union européenne ne finance plus que les
investissements fléchés sur l’économie du savoir et de la connaissance,
autrement dit les dépenses « lisbonno-compatibles ». 

Pourtant,
sur tous les grands sujets qui sont devant nous, nous avons constitué
des plans de financement pluriannuels réalistes en mobilisant
l’ensemble des outils d’ingénierie financière tels que les baux
emphytéotiques administratifs ou les partenariats public-privé. Mais,
je vous le dis, Monsieur le Premier ministre, rien ne se fera sans un
engagement chiffré de l’Etat avec l’Union européenne à nos côtés.

Nous
avons accueilli avec satisfaction la déclaration d’intention du
secrétaire d’Etat, M. Estrosi, le 3 décembre dernier au Sénat pour la
mise en œuvre du plan séisme à hauteur de 350 millions d’euros dans une
première tranche. Nous nous inquiétons simplement de ne pas trouver
trace de cet engagement dans le budget 2008, alors que le dernier
séisme nous a rappelé l’urgence de sécuriser un très grand nombre de
nos bâtiments.

En
matière de traitement des déchets, la Région et le Département ont pesé
pour adapter la maquette des programmes opérationnels au financement
des infrastructures nécessaires et la Région a pris des engagements
très clairs pour financer la mise en œuvre du tri sélectif. L’urgence
commande cependant que l’Etat annonce très vite un concours financier
conséquent afin qu’une filière de traitement et d’élimination soit
totalement opérationnelle à l’horizon 2013. Cela coûtera au bas mot 300
millions d’euros que nous ne pourrons assumer seuls.

Sur
les transports, nous entrons dans une phase d’études approfondies en
vue de construire un tram-train en réseau étoilé autour de
l’agglomération de Pointe-à-Pitre, menacée par une circulation sans
cesse plus dense et que les travaux routiers ne suffisent déjà plus à
désengorger. A l’instar de ce que l’Etat a su faire à La Réunion, je
souhaite que le gouvernement nous suive dans ce projet d’envergure qui
s’étalera sur plusieurs années, mais qui fera entrer la Guadeloupe dans
l’ère des transports publics écologiques.

En
matière de promotion de l’égalité des chances, nous avons multiplié
depuis 2004 les démarches en vue d’implanter rapidement en Guadeloupe
un Institut d’études politiques, ici en Basse-Terre, mais aussi une
école d’ingénieurs, un centre de formation aux métiers du spectacle, un
campus sanitaire et social et une Université des métiers. Nous vous
renouvelons ici, officiellement, notre demande de soutien et
d’accompagnement de ces projets qui sont essentiels pour promouvoir la
diversité dans les filières d’excellence à laquelle, je le sais, le
chef de l’Etat et vous-mêmes êtes très attachés. Ce projet d’IEP, déjà
communiqué à vos services et à la ministre de l’Enseignement supérieur
Valérie Pécresse, est également porté par le délégué interministériel à
l’égalité des chances, Patrick Karam. Cela me permet de vous dire que
c’est un homme de valeur, dont la mission est particulièrement
importante pour les Français d’outre-mer. Nous tenons à ce qu’il la
poursuive et, même, que celle-ci soit confortée dans ses moyens.

Enfin,
sur un sujet qui me tient particulièrement à cœur, à la fois en tant
que député de Saint-Martin et de Saint-Barthélemy et en tant que
président de Région, je veux vous dire Monsieur le Premier ministre,
mon inquiétude relative à l’autonomie des nouvelles collectivités
d’outre-mer des Iles du nord. Dans la pratique, sa mise en place
s’opère dans une opacité et une absence de concertation qui entame
notre confiance dans l’impartialité du gouvernement. L’article 104 de
la loi de finances rectificative pour 2007 résultant d’un amendement
adopté nuitamment et sans consultation préalable des collectivités
intéressées, crée un dispositif exactement contraire aux propositions
que nous avions faites, Jacques Gillot et moi-même, par courrier en
date du 20 juin 2007. Cet article sanctionne la Région et le
Département qui, pendant des années, ont dépensé davantage à
Saint-Martin, qu’ils n’y ont perçu d’impôts. Pour la suite, nous vous
demandons instamment que la mise en place de ces collectivités se fasse
avec davantage de transparence.

Monsieur
le Premier ministre, nous avons pleine conscience de la hauteur des
enjeux, en même temps que nous connaissons la conjoncture actuelle des
finances publiques. Mais, la politique c’est faire des choix et nous
sommes ici devant vous après avoir établi la hiérarchie de nos
priorités. Nous appelons de nos vœux un partenariat responsable pour
affecter les ressources là où elles sont nécessaires, car c’est un
véritable plan de rattrapage dont la Guadeloupe a besoin en matière
d’équipements structurants.

 Nous
savons qu’en nous adressant à vous, nous parlons à l’un des rares
hommes politiques de la République qui aura mesuré les difficultés de
la gestion des affaires publiques aussi bien en tant que maire, qu’en
tant que président de Conseil général, président de Région,
parlementaire, député puis sénateur, ministre et, aujourd’hui, en tant
que Premier ministre.

Fort
de cette expérience, rare je le répète, j’espère que vous saurez
trouver les voies et les moyens d’un sursaut d’implication de l’Etat
dans ce pays qui a l’ambition d’être la vitrine d’un développement
durable et responsable dans la Caraïbe.

Un
premier geste, hautement symbolique, serait que vous nous accompagniez
nous, héritiers d’une histoire marquée par l’esclavage, dans une
démarche de fraternité et de partage républicain de la mémoire, en
apportant votre soutien à la construction du Mémorial Act(e), le centre
d’exposition et de mémoire de la traite et de l’esclavage que porte la
Région Guadeloupe et qui a l’ambition de rayonner dans toute la
Caraïbe. Ce geste placerait votre gouvernement à la hauteur de ceux qui
ont su renouer les fils du dialogue, dans un Outre-mer encore plus
lointain, en réalisant ce chef d’œuvre d’humanité qu’est le Centre
Jean-Marie Tjibaou.

L’Histoire
est ce qui nous unit dans notre diversité. La République s’honorerait
d’apporter une pierre supplémentaire à cette France multicolore et
multiculturelle que nous avons à cœur de mettre en valeur.

Je vous remercie.

            Victorin LUREL