Nou tout sé fos a péyi-la!

gwadloupgrev.jpgLA GUADELOUPE EN MOUVEMENT

La Guadeloupe est secouée depuis le 20 janvier par un mouvement social et populaire dont l’ampleur aura surpris plus d’un.
Ce mouvement trouve son origine première dans les dysfonctionnements d’une société qui reste prisonnière, en dépit de la modernité apparente, de mécanismes sociaux hérités de l’habitation. Les frustrations d’hier, les blocages d’aujourd’hui taraudent les esprits et se réveillent périodiquement dans des bouffées qui ne trouvent explication dans aucun des cadres analytiques classiques. La société guadeloupéenne est éruptive dans ses manifestations.

 

 

Ce mouvement prolonge les conflits sociaux et une tradition syndicale bien locale héritée de Légitimus. Mis surtout, le mouvement syndical a réussi une mutation extraordinaire qui lui a permis de conserver le patrimoine patriotique des années 70 – 80 tout en modernisant son discours et ses pratiques. Ce mouvement syndical apparaît pour beaucoup comme le dernier rempart dans un pays où les rapports sociaux n‘ont pas été capable d’évoluer avec l’élévation du niveau culturel général et où les politiques ont du mal à se hisser à la hauteur d’une grande ambition.

Ce mouvement s’inscrit aussi dans la riposte des peuples face aux effets de la crise du capitalisme sans pitié qui ravage sur son passage les classes laborieuses et les populations des pays du Sud. Il sera très certainement suivi tout au long de cette année d’actions de protestation dans de nombreux pays.

Le Collectif Liyannaj Kont Pwofitasyon a su mobiliser une large fraction des travailleurs, obtenir le soutien d’une grande majorité de Guadeloupéens et imposer le respect à tous les décideurs. En ce sens, il est l’émanation de la volonté générale et l’exemple réussi de la société civile guadeloupéenne en mouvement.


A la différence des mouvements des années 80, il ne peut être taxé d’indépendantiste. Il est d’essence populaire. Il l’est par le large éventail de syndicats qu’il regroupe. Il l’est par l’adhésion effective d’une fraction non négligeable du monde associatif. Il l’est enfin par la place appendiculaire réservée aux mouvements politiques qui le soutienne.

CE N’EST PAS UN MOUVEMENT POLITIQUE DANS SON INSPIRATION…..


Les objectifs, la stratégie placent ce mouvement en dehors du champ politique traditionnel.
Tout au long de ces dix jours de mobilisation, les responsables ont réussi à éviter le piège de l’enfermement politique qui leur était tendu avec le débat latent qui se profile sur la question statutaire.
Cette distanciation du champ politique a plusieurs causes.

D’une part, elle recouvre une réalité qu’il est difficile de nier. Il n’y a pas, pour l’heure, de parti politique porteur d’un projet susceptible de rassembler le peuple guadeloupéen.

D’autre part, elle épouse un divorce déclaré entre l’opinion guadeloupéenne et la classe politique. Ce divorce trouve sa source dans le dénie de confiance qui marque les rapports de toute nature dans la société guadeloupéenne et principalement les rapports entre les élus et les citoyens. Mais en même temps, cette société a tendance à se structurer à partir de la connivence ce qui fausse en permanence les relations humaines et les prévisions politiques.
Enfin le Collectif est pluriel dans son essence. Il serait maladroit de la part de ses responsables de prendre le risque d’une dérive par l’affichage politique d’une option statutaire.

Le Collectif Liyannaj Kont Pwofitasyon est avant tout la forme organisée d’une révolte sociale qui est aujourd’hui le dénominateur commun de tous les sans grades du système. Mais, au-delà sa dimension sociale, ce mouvement est populaire par son étendue et par les forces qui l’animent. C’est la Guadeloupe en Mouvement.

Le décodage du discours des principaux responsables révèle les limites que se sont imposés les initiateurs de la mobilisation. S’en tenir aux revendications en interpellant tous les responsables.

Il traduit une forme de maturité qui a souvent manqué par le passé. Cette maturité permet de substituer au discours idéologique la compétence et l’argumentation. La population se reconnaît dans les revendications et compte sur leur satisfaction.

……..MAIS IL A UNE GRANDE SIGNIFICATION POLITIQUE

Le mouvement social et populaire qui s’est répandu sur la Guadeloupe entière a une importance politique que nous ne pouvons pas encore pleinement analyser. On peut cependant tirer quelques enseignements pour aider à la compréhension de ce qui se passe.

Comme cela a déjà été dit, il a eu le mérite de réveiller la société civile guadeloupéenne en créant des espaces nouveaux de débat à partir de la dénonciation des inégalités et des injustices.

C’est en quelque sorte une forme de refondation du politique qui est en cours. Les contre-pouvoirs nécessaires à l’exercice démocratique se construisent dans le feu de l’action de masse.
Mais surtout des thématiques nouvelles irradient dorénavant le champ politique. « La Gwadloup sé tannou » pose de façon très claire la problématique de la dépossession ressentie profondément par la jeunesse en particulier. Plus besoin de slogans. Une chanson a suffi pour construire une identité de la révolte.

Le « liyannaj » fait irruption dans le vocabulaire politique pour marquer une unité scellée dans le combat et pour l’action.
Le Programme présenté aux autorités, s’il s’appuie sur des revendications immédiates et les besoins les plus fréquemment exprimés par le peuple, n’en contient pas moins les germes d’un projet de société. Tous les aspects de la vie sociale sont passés en revue et témoignent d’une volonté de faire évoluer les rapports sociaux en Guadeloupe.

Ainsi, le mouvement en cours participe d’une forme d’appropriation ou de réappropriation de la Guadeloupe.
Ce mouvement a, par ailleurs, géré admirablement sa communication par des messages simples illustrés de faits que nul ne pouvait contester.
Cette gestion de la communication a pris la forme d’une pédagogie citoyenne à l’occasion des négociations tenues au WTC. La retransmission de ces négociations aura permis aux guadeloupéens d’en apprendre beaucoup sur les dysfonctionnements de toute nature qui existent en Guadeloupe (dysfonctionnements institutionnels, dysfonctionnements sociaux, dysfonctionnements économiques…).

C’est donc une véritable bouffée d’oxygène qu’aura reçu la Guadeloupe pendant cette période de réveil. Il est fort à parier que rien ne sera plus comme avant. Mais le plus dur reste à faire car l’Etat ne semble pas disposé à céder aux exigences formulées. Il faudra pour éviter le pourrissement faire montre d’intelligence tactique afin de préserver la confiance et la mobilisation.

Par ailleurs de nombreuses questions restent en suspens.
Quel dialogue instaurer pour que la Guadeloupe entière puisse se trouver une âme afin d’affronter les graves défis qu’elle devra relever ?
Comment définir la nature des relations entre la République française et la Guadeloupe dans le contexte actuel ?
Comment concilier les intérêts des travailleurs et des petites entreprises qui constituent le socle économique du Pays ?
Comment aborder la question de la confiance sans laquelle aucune construction durable ne peut se concevoir ?
Comment définir le socle de valeurs qui permettra bâtir un vrai Projet Politique devant précéder toute discussion statutaire ?

Le vrai débat commence aujourd’hui et il est devenu plus que jamais incontournable.

                                Julien MERION

                                Politologue