RÉPONSE À UNE PHILIPPIQUE INJUSTE par Michel BRANCHI

RÉPONSE À UNE PHILIPPIQUE INJUSTE

par Michel BRANCHI

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Abandonnant l’économie, Jean Crusol se lance dans ma météo sociale

Jean Crusol signe dans France-Antilles des 10 et 13 mai 2016 une tribune au titre accusateur : «  L’obsession revancharde va-t-elle conduire à une crise sociale ? ». Il accuse la majorité d’être responsable de la crise sociale qui serait imminente.

 

  Le professeur d’économie Jean Crusol a été l’un de ceux qui ont conseillé Serge Letchimy en 2010 pour le lancement de ses plans de relance censés relancer l’économie martiniquaise et créer immédiatement 5 000 emplois et plus par la suite. Dès 2011, il a eu la particularité de mettre son autorité scientifique dans la balance pour attribuer à l’action de la Région le moindre indicateur économique positif (croissance du PIB) et taire, voire interpréter de manière tendancieuse, les mauvais chiffres (chômage).

L’erreur fatale : la grenouille qui se veut aussi grosse que le bœuf 

Par exemple, il nous souvient que, lorsque l’Insee a publié en 2011 un taux de croissance 2010 en hausse de 4,6 % après la chute de - 6,5 % en 2009, il n’a pas hésité à en revendiquer la paternité au profit de la « nouvelle gouvernance » de la Région installée en mars 2010. Cependant n’importe quel étudiant de 1ère année d’économie sait que l’économie ne peut réagir aussi vite. Et surtout il a feint d’ignorer que l’Insee (note Cerom n° 11 d’octobre 2011) a expliqué qu’il s’agissait d’un « rattrapage » de la consommation des ménages après la récession de 2009 d’autant que cette dernière avait été dopée par la hausse des salaires (par exemple, prime de 100 €) et la baisse de 400 prix (Prix Bcba). Et tout le reste à l’avenant avec l’aide des chiffres biaisés, voire falsifiés parfois,  de l’IMSEPP de Georges Para.  De plus, les dépenses de la Région ne représentant que 4 % du PIB, cette Collectivité ne pouvait à elle seule relancer l’économie martiniquaise. Même en l’endettant à outrance au point que, selon l’Institut Montaigne, la Martinique est devenue sous Letchimy la cinquième région la plus endettée de France. C’était ignorer, à la manière de l’autruche, les rôles prépondérants de l’Etat, du secteur privé et des banques dans l’activité économique de ce pays affecté de mal-développement et dépendant. Faut-il encore répéter que l’Etat central, sous la décentralisation, reste responsable de la politique économique et de l’emploi. Histoire de grenouille qui se veut aussi grosse que le bœuf…      

Des indicateurs au vert ? Pas de quoi pavoiser

Et pourtant le professeur explique que,  grâce à l’action de l’équipe EPNM pendant les cinq années 2010/2015, « tous les indicateurs économiques étaient au vert lorsque Marie-Jeanne a accédé aux responsabilités par le « coup de Jarnac » que l’on sait ». Et de se référer à l’INSEE, l’IEDOM, la CCIM.

La croissance « positive » ? Elle était positive, dit-il. Et de citer les chiffres de + 0,7 % en 2012 et + 0,8 % en 2015. D’abord c’est très insuffisant car pour créer de l’emploi la croissance doit atteindre au moins 1,3 % en Martinique. Pas de quoi pavoiser. C’est occulter surtout que fin 2015 le PIB martiniquais (Produit Intérieur Brut= Richesse globale) était encore en-dessous du niveau atteint en fin 2008 de moins  1 %. Et que, comme l’a expliqué le Pr Olivier Sudrie du cabinet  DME travaillant pour la CCIM, le taux de 0,8 % atteint en 2015 l’a été grâce au « rebond de pouvoir d’achat des ménages » engendré par la baisse des prix induite par le fort recul du prix du baril de pétrole brut d’une part et d’autre part par le petit regain d’investissement des entreprises pour reconstituer surtout l’outil de production après un effondrement de 25 % de l’investissement sur cinq années (bulletin CCIM  n° 5 de mars 2016).

Chômage : une baisse en trompe-l’œil

Recul du chômage ? Notre messager de la bonne nouvelle avance la baisse du nombre de demandeurs d’emploi de 2,5 % et un taux de chômage en-dessous de 20 %. Nous avons maintes fois expliqué que la baisse du nombre demandeurs d’emploi en question qui touche la catégorie A en 2015 est due à la multiplication des contrats aidés qui arriveront à terme bientôt, au changement du mode de calcul de pôle emploi faisant basculer les chômeurs A dans les catégories D (formation) et E (CDDI-contrats aidés) moins médiatisées. C’est l’expression de l’extension de la précarité, de la hausse du nombre de chômeurs de longue durée et du chômage des séniors. En outre, il faut tenir compte de l’accélération de la baisse de la population et de l’émigration des jeunes (Insee-Analyses-Martinique/ N°8-Janvier 2016).

Quant au taux de chômage qui serait passé en-dessous de 20 % au cours de la mandature Letchimy, il faut rappeler que l’Insee a avertit très clairement avoir modifié la méthodologie de son enquête emploi en 2014 et que le taux de chômage de 19,4 % cette année-là  n’était pas comparable à ceux des années antérieures. Par exemple celui de 22,8 % en 2013. De plus, les taux de chômage antérieurs recalculés suivant la méthode 2014 sont tous inférieurs à 20 %.Ainsi il était de 17,9 % en 2007 (Sources Fedom et Insee). En 2015, le taux de chômage est resté stable à 19 % comme en 2014 alors que, du fait sans doute de la crise démographique, le nombre d’actifs a diminué de 6 000 personnes et que le taux de chômage des jeunes reste élevé à 47,4 % (Enquête emploi Insee- Insee Flash n° 38-Avril 2016).

7 348 chômeurs ABC de plus depuis mars 2010

Par contre, entre mars 2010 (arrivée de Letchimy) et décembre 2015(départ de Letchimy), la Martinique a compté 7 348 chômeurs catégories ABC (sans activité et avec activité réduite) de plus, malgré le plafonnement de la courbe en mi 2014  et sa légère inflexion en 2015 pour cause essentiellement d’effets démographiques. Et non par création d’emplois. La preuve : la Martinique a encore perdu 2 400 emplois en 2015 (enquête emploi Insee 2015 citée- cf. Justice n° 17 du 28/04/2016).

En résumé, après cinq années de mandat d’EPNM, les jeunes fuient le pays et les séniors s’enfoncent dans la pauvreté, voire la misère.

Les prix stables ? Mais, appliquant san manman la méthode Coué, le professeur, à l’instar de François Hollande psalmodie que « çà va mieux » pour l’inflation « stable, voire en légère baisse » alors que l’écart de prix Martinique/France a encore augmenté de 2,6 points entre 2010 et 2015 (Insee Analyses n° 9-Avril 2016-Justice n° 17 du 28/04/2016). Cette inflation nulle est due en grande partie à un début de déflation qui -cela doit être encore souligné- est importée via en particulier la baisse du pétrole.

La clientèle touristique en croissance ? On faut également rectifier tout ce qui est affirmé par le professeur Crusol en matière de touristes dont le nombre, croisière exclue, n’a pas augmenté depuis 2010 et a même reculé légèrement en 2015 en affichant à 487 365 touristes de séjour (- 0,4%). Sans parler des indicateurs de l’hôtellerie tous en berne (taux d’occupation, chiffre d’affaires, nuitées, etc.). Deux hôtels ont fermé en 2015 (Note Expresse Iedom n° 382 d’avril 2016).

Il enrôle aussi au profit de EPNM la hausse en 2015 des exportations de banane (+ 3%) et celle du volume de cannes broyées (+24,3 %)  due à de meilleures conditions climatiques !   

On a vu le 13 décembre 2015 que l’on ne peut mentir tout le temps à tout le monde.

Instrumentalisation grossière de la crise du BTP

Montrant qu’il a quand même de bonnes lectures, l’ancien conseiller régional prend à témoin le programme du Gran Sanblé et la Déclaration contrat de mandature de Gran Sanblé Pou Ba Péyi-a An Chans pour reprocher à Alfred Marie-Jeanne et à la nouvelle majorité de n’avoir pas profité « pour relancer l’économie martiniquaise qui avait retrouvé ses ressorts ».

Et de s’appuyer sur les protestations de certains représentants du secteur du BTP qui tentent (malhonnêtement) de rendre la nouvelle équipe à la barre de la CTM responsable de la récession réelle qui frappe ces activités et qui remonte à 2008/2009 malgré les plans de relance Letchimy, les tables rondes sans suite et les plans logement d’esbroufe du gouvernement.

Or tous les observateurs sérieux depuis longtemps soulignaient qu’après le TCSP et le chantier du plateau technique du CHUM il n’y avait pas de projets conséquents pour prendre le relais. Si, début 2016, il n’y a pas de chantiers importants, c’est de la responsabilité des autorités (Etat, Région, Département, etc) qui n’ont rien programmé. La note expresse n° 382 d’avril 2016 de l’Iedom sur le bilan économique 2015, déjà citée, relève fort justement : « L’année 2015 confirme une situation incertaine, et l’absence de perspectives quant à la programmation de nouveaux projets laisse craindre de nouvelles difficultés ». Au-delà, cette récession désastreuse résulte principalement de la politique d’austérité du pouvoir socialiste soutenu par EPNM qui sabre sauvagement dans les dotations budgétaires des collectivités locales depuis 2014 pour se conformer aux diktats de l’Europe capitaliste.  

Pourquoi cette crise du BTP ? Jean Crusol tombe carrément dans le délire en accusant Alfred Marie-Jeanne d’avoir arrêté les chantiers du TCSP, du Lycée Schœlcher, et. D’avoir stoppé le GIP (ndlr : Groupement d’intérêt public –Martinique Europe Performance), etc.

Bien sûr, il n’en est rien. Et concernant le GIP, la CTM a récupéré en son sein la gestion des fonds européens abandonnée à un organisme hors du  contrôle des élus.

Déficit ? Le choix absurde du  déni

Et, bien entendu, il récuse l’existence d’un déficit de la CTM de 88 millions d’euros en reprenant l’affirmation erronée de Letchimy que des recettes certaines (32 M€) n’auraient pas été comptabilisées. Non ces recettes n’étaient pas certaines et ont d’ailleurs été écartées par le payeur. Il admet quand même le déficit de 12,9 millions d’euros mis en évidence par ledit payeur régional, mais il accuse Marie-Jeanne d’avoir rajouté, pour gonfler le déficit,  55 millions d’euros d’autorisations de programme (AP) et d’autorisations d’engagement(AE) qui auraient du être étalés car étant, par définition, des dépenses pluriannuelles. En réalité, ce sont des montants dus au titre de 2015 non mandatés au 31/12/2015 correspondant certes à des engagements en autorisation de programme ou autorisation d’engagement.

Dans sa lancée, il reproche à la nouvelle majorité de ne pas titulariser sur le champ les 644 contractuels de la CTM dont un certain nombre est placé dans la précarité depuis parfois 5 ou 6 ans !  Mais comment expliquer que les deux Institutions (Région et Département) aient recruté environ 1 000 personnes entre 2011 et 2015 sans qu’il y ait eu de transferts de compétences nouvelles sinon en grande part  par clientélisme politique ? Un dossier que la CTM nouvelle traite humainement.

Machiavel convoqué

Et notre universitaire fait mine de se demander si Alfred Marie-Jeanne n’a pas manipulé machiavéliquement les comptes administratifs pour obtenir que son prochain budget soit déféré devant la Chambre régionale des comptes(CRC) pour…éviter d’appliquer ses engagements électoraux. On est en pleine déréliction, comme dirait Césaire. Le budget 2016 intégrera le déficit précisément pour ne pas risquer d’être déféré devant la CRC. Mais ce seront très prosaïquement 88 millions en moins pour l’action économique et sociale. C’est notre économiste qui attribue au président de l’Exécutif de la CTM les propres calculs machiavéliques dont il est coutumier.

Il affirme qu’alors que « la CTM dispose d’importants moyens financiers » du fait, entre autres, d’ « une capacité d’emprunt raisonnable » et que la crise sociale gronde, la CTM ne ferait rien pour la désamorcer par « obsession de besoin de revanche » de son président de Conseil exécutif. Or la CTM croule sous 578,5 millions d’euros de dettes (68 % des recettes de fonctionnement consolidées 2015). Reconnaissons qu’il sait pertinemment que tous les éléments d’une crise sociale type 2009 sont réunis tout en essayant d’en refuser la responsabilité éclatante et de la rejeter sur la nouvelle majorité.

Qui est responsable en effet ? Ceux qui s’efforcent à la fois de répondre aux urgences et de mettre en place la nouvelle CTM pour sortir le pays du marasme ? Ou ceux qui, après avoir laissé s’accumuler depuis 5 ans des difficultés financières et sociales considérables, tentent d’attiser des conflits sociaux à partir de ces problèmes réels en exigeant qu’ils soient résolus immédiatement ? Obstruction à la manière du Brésil et du Venezuela ?

Il y a un moment où il faut raison garder car cela peut conduire à jouer aux apprentis sorciers si on abuse de procédés de pure politique politicienne.

                                                                                                  Michel Branchi